Le développement agricole en RCA

Analyses et réflexions du Professeur Marc Dufumier suite à sa mission à Bangui

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En 1965, Pr René DUMONT, enseignant au sein de l’institut national agronomique de Paris, effectuait une mission en RCA pour diagnostiquer les problèmes agricoles.
50 ans plus tard, son successeur, Marc DUFUMIER, professeur émérite d’agronomie, ancien directeur de la chaire d’agriculture comparée à AgroParisTech, conduit un exercice similaire : que faire, que conseiller dans ce domaine, alors que 2015 devrait voir l’aboutissement du processus électoral et l’avènement d’un Gouvernement légitime ?

La relance agricole peut et doit être en effet pensée comme une des stratégies de reconstruction. La foresterie, la production végétale, l’élevage et la chasse demeurent le socle de l’économie nationale et pourtant, la multiplication des exactions et des affrontements, l’insécurité, les mouvements de population et de réfugiés ont eu comme conséquence de faire chuter les échanges monétaires ; les agriculteurs ont dû abandonner certains systèmes de production et se replier sur des cultures « résilientes », peu rémunératrices, comme le manioc. Plusieurs années de crise ont donc eu raison des ambitions agricoles de la RCA ; pire, elles ont accentué la pauvreté rurale et l’insécurité alimentaire.

La mission de Marc DUFUMIER s’est inscrite dans le cadre d’un projet de débat d’idées sur la sécurité alimentaire, mis en œuvre par l’Alliance française de Bangui, en coopération avec l’Institut français (fonds d’Alembert), les Nations Unies (FAO, PAM, OCHA), l’université de Bangui, l’espace culturel Linga Téré et l’Ambassade de France. Arrivé le 24 mars, pour une semaine, le scientifique s’est rendu à Bouar (préfecture de Nana Mambéré), Bozoum (préfecture de Ouham Pendé), Pissa (préfecture de la Lobaye), dans les environs et à l’intérieur de la capitale. Tous les types d’acteurs du secteur ont été rencontrés : ministères, universitaires, agriculteurs (cultures vivrières, maraîchage, riziculture), éleveurs (bovin, volaille, pisciculture), forestiers, agroindustriels (plantation de palmier à huile, ancienne usine d’égrenage de coton), intermédiaires de la filière viande (abattoir), ONG, bailleurs de fonds.

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Les constats tirés après les visites et les entretiens à haut niveau sont éloquents, si proches encore du bilan de René DUMONT :

1) Les cultures de rente dans le sud : L’éloignement de la mer et le manque de compétitivité de l’économie centrafricaine doivent amener à limiter les efforts aux spéculations pour lesquelles le pays bénéficie d’avantages comparatifs… Le café et le cacao sont à ce titre des cultures incertaines. Dans une moindre mesure, la filière du coton restera difficile à redynamiser, nécessitant des moyens très lourds (au plan industriel et en termes d’encadrement). Par contre, privilégier les substitutions aux importations (cibler le marché intérieur) serait de nature à générer très vite des économies de devises et de l’activité économique. Cela peut être le cas du palmier à huile, la RCA étant fortement déficitaire en huile pour la consommation courante.

2) Les régions du nord-ouest : La recommandation vise l’augmentation de la productivité par actif : libérer du temps et de la force de travail pour « vivre mieux », sortir de la pauvreté, et capitaliser un minimum. Cela peut se faire soit par une extension des surfaces cultivées (des marges de manœuvre existent en termes de défrichage, les écosystèmes, composés pour beaucoup de savanes arborées/arbustives, n’étant pas surexploités en RCA, à la différence d’autres pays voisins), soit par une réduction des jachères (avec pour conséquence une moindre dispersion des terres cultivées), donc la généralisation de la fumure organique et la promotion d’une « tête de rotation » suffisamment rémunératrice. Alternativement au coton, il est suggéré de songer au développement des oléagineux (comme le sésame), avec, au besoin, un appui à des unités de transformation de taille modeste (huilerie, savonnerie, production d’aliments pour bétail). Pour ce faire, Marc DUFUMIER préconise plus de liens entre agriculteurs et éleveurs, plus de contrats « gagnants-gagnants ». Il faut en effet impérativement reconstituer les cheptels des éleveurs sédentaires (au moyen de prêts de géniteurs, donc du métayage), promouvoir la culture attelée (jadis pratiquée), ce qui suppose des artisans formés, une remobilisation des anciens dresseurs de bœufs et un parcage nocturne des animaux pour la récupération des déjections. La FAO et quelques ONG (dont Solidarités international), avec le soutien de la coopération britannique, mènent actuellement des actions expérimentales sur ce plan.

3) Les zones périurbaines de Bangui  : Celles-ci sont très propices à l’agriculture ; ce secteur peut être pourvoyeur d’emplois, dans le maraîchage et le petit élevage. Les enjeux sont par contre bien différents de ceux observés en province. Ici, la difficulté réside dans la disponibilité (limitée) et le prix des intrants pour les animaux, le manque de fumure organique pour les cultures (conséquence d’une déstructuration de la filière viande bovine, qui annihile toute possibilité de récupération des sous-produits comme le sang séché, les os broyés et les bouses) et l’accès à des mises financières de démarrage (crédits). L’alternative, à court terme, est l’introduction de la culture des légumineuses (utile pour l’alimentation animale), ce qui suppose une concertation et des rapports de partenariats étroits entre éleveurs et maraîchers.

En fin de séjour (le lundi 30 mars 2015), la table-ronde de restitution, organisée par l’Alliance française de Bangui, a réuni de nombreux participants (250).

Les débats ont porté sur les liens entre agriculture, alimentation et sécurité (des biens et des personnes). Ils ont confirmé que l’agriculture était un moyen idoine pour reconstruire les liens intercommunautaires et renforcer la stabilisation (« pacte social ») : le partage des savoirs (qui ont eu tendance à se perdre), de paysans à paysans, est à « faire renaître », par exemple au travers des programmes de cohésion sociale des ONG internationales déjà actives en RCA. Il est apparu utile à cet égard de travailler davantage à la jonction des actions humanitaires et de développement (éviter « l’aide humanitaire sparadrap ») et donc de construire de nouveaux rapports de partenariat entre ONG internationales, ONG nationales et organisations professionnelles. Le PAM devrait expérimenter une nouvelle démarche visant à racheter les stocks de denrées disponibles nationalement plutôt que de les faire venir de l’étranger (P4P - « purchase for progress »).

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Dernière modification : 30/12/2016

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